Plongée dans le monde du travail précaire

dimanche 30 mars 2008 _ Ouest-France
Journaliste, Elsa Fayner s'est mise dans la peau d'une
travailleuse peu diplômée, et a vécu de l'intérieur les emplois pénibles, mal
payés, les contrats courts. Elle décrit un milieu dur où les salariés sont
aussi de plus en plus isolés.
Suffit-il de travailler plus pour gagner
plus ? Est-ce parce qu'ils ne se bougent pas assez que certains ne
décollent jamais du Smic ? Elsa Fayner, une journaliste de 30 ans, a voulu
expérimenter de l'intérieur les discours que l'on entend sur le monde du
travail. Début 2007, après avoir allégé son CV, elle a cherché du travail à
Lille, où elle a passé trois mois. Elle est devenue successivement
télévendeuse, serveuse à la cafétéria d'un grand magasin de meubles, femme de
ménage dans un hôtel de luxe.
Quand on cherche, on trouve, entend-on. Avez-vous
trouvé facilement ?
Oui, certains boulots sont tellement pénibles que
les gens abandonnent vite. Dans les call centers notamment. Le call center,
c'est le travail à la chaîne des temps modernes. Pire même, parce qu'au lieu
d'un contremaître, c'est un ordinateur qui surveille. Je vendais des
abonnements téléphoniques, il fallait passer 300 appels par jour, pour 100
conversations ! Les cadences étaient infernales, le management humiliant,
infantilisant. Nous étions écoutés en permanence. Ceux qui réalisaient de
bonnes ventes gagnaient des tickets à gratter et des pots de confiture !
Nous n'avions le droit d'aller aux toilettes qu'à certains moments. Quand
quelqu'un réalisait une vente, des mains apparaissaient sur l'écran et tout le
monde devait applaudir ! La fatigue mentale était terrible. À l'hôtel,
c'était plutôt la fatigue physique.
À l'hôtel, vous avez décroché un CDI ! Vous
n'étiez plus dans le travail précaire.
Si... Le travail précaire, c'est celui qui est
exercé en CDD, en intérim, mais aussi l'emploi stable que le salarié vit mal. A
l'hôtel le travail était pénible, les heures supplémentaires non rémunérées,
les perspectives d'évolution faibles, les pauses sautaient... Beaucoup
souffraient de ne pas avoir le temps de bien faire leur travail, ne
supportaient pas l'ambiance de suspicion. À travailler le soir, le week-end,
les temps de sociabilité sont inexistants, cela grignote mentalement.
Votre expérience la plus positive a été celle de
la cafétéria. Pourtant, elle avait aussi ses revers.
Oui, ils nous disaient que nous faisions partie
d'une grande famille, nous poussaient à être polyvalents, responsables,
autonomes... En fait, à la cafétéria, l'autonomie se borne à décider dans quel
ordre vous accomplissez vos tâches, est-ce que vous décongelez d'abord le
poulet ou les saucisses ? La polyvalence fait que l'on ne maîtrise pas
tous les postes, on passe sans gants de la caisse à la cuisine, on croit que
l'autre a accompli la tâche et il ne l'a pas faite... Et surtout l'état
d'esprit famille est assez incompatible avec le temps partiel et les emplois du
temps qui changent tous les quinze jours !
Qui sont les plus exposés au travail
précaire ?
Dans les services, j'ai rencontré beaucoup de
femmes. Mais en règle générale, ce sont les moins qualifiés. Les plus diplômés
rattrapent leurs ambitions, sortent de la précarité. Les autres risquent d'y
rester. Pour eux, peu de deuxièmes chances ! Une de mes ex-collègues n'en
peut plus de la télévente, mais à l'ANPE on lui répond « Vous ne savez
faire que ça ! » Elle n'a que 23 ans... À l'hôtel, une femme de
ménage aurait adoré redevenir caissière. Comme les caissières sont presque
toutes à temps partiel, cela revenait à diviser son salaire par deux !
Le travail est-il plus pénible aujourd'hui ?
La pénibilité a changé de nature. Les cadences de
l'industrie ont gagné les services, où la pénibilité est liée au rythme, au peu
de moments de répit, au stress accru, à la nécessité d'abandonner une tâche
pour une autre plus pressante... La répétition du même mouvement, accompli sous
tension, donne des résultats désastreux. Les troubles musculo-squelettiques,
(TMS) sont en constante augmentation.
Et les salariés seraient de plus en plus isolés.
Oui, cela vient de l'individualisation du temps
de travail, l'autonomie accrue... Il y a aussi une fracture entre ceux
du » dehors » les intérimaires, CDD, sous-traitants, et ceux du
« dedans » les salariés en CDI. Les premiers ne bénéficient pas des
avantages des seconds, mutuelles, repas à prix intéressants, comité
d'entreprise... Il y a un éclatement du collectif !
Alors, suffit-il de travailler plus pour gagner
plus ?
Beaucoup de salariés aimeraient travailler
davantage ! Mais comment concilier deux emplois à temps partiel, avec des
horaires changeants ? Certains cumulent quelques heures par-ci par-là,
pour toucher, au final, un salaire inférieur au Smic. Mais ce n'est pas un
problème de volonté. Je n'ai pas rencontré de gens qui ne se bougeaient pas.
Plutôt des gens qui venaient bosser, pour un salaire de misère, en disant
« Je ne vais pas passer mes journées à regarder le mur ! »
Florence PITARD.
Et pourtant je me suis levée tôt, Panama


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