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| Je suis doctorant en sociologie et j'avais réalisé mes premiers travaux (en maîtrise) sur le traitement des chômeurs.
J'aimerais apporter un éclairage anthropologique sur l'étrange
réussite du discours persécuteur de la «droite décomplexée». En effet,
il est facile de s'informer pour savoir que les chiffres du chômage
sont honteusement truqués, que vraisemblablement plus de 6 millions de
personnes au moins sont concernées par le sous-emploi et la précarité
en France à l'heure actuelle, soit au minimum le quart de la population
active.
Du coup, expliquer cet état de choses par des tares individuelles -
certains ne veulent pas travailler - semble complètement aberrant et
imbécile. Comment cela peut-il marcher, comment des ficelles aussi
énormes peuvent-elles fonctionner ?
L'opposition de deux rationalités
Je dirais que l'être humain «fonctionne» autour de deux grands
modes de rationalité, qui sont profondément étrangers l'un à l'autre.
Le premier mode, c'est celui de la «rationalité de la raison». C'est
celui qui nous fait comprendre que, lorsque des millions de personnes
sont touchées par le chômage ou le sous-emploi, cela ne peut être dû à
des causes individuelles.
Mais nous «fonctionnons» aussi autour d'une autre rationalité,
rationalité de crise et de protection contre la souffrance : la
«rationalité fantasmatique». Cette rationalité s'éloigne de la
rationalité de la raison car elle n'a pas le même objet. La rationalité
fantasmatique a pour but de trouver coûte que coûte du sens pour la
personne en crise.
Prenons l'exemple du chômage. Vous êtes un salarié moyen, vous
bossez dur et vous voyez votre voisin, dont la situation est jumelle de
la vôtre, se faire licencier et ne pas retrouver de travail. Si vous
vous dîtes : «Il est comme moi, ça pourrait m'arriver aussi», vous vous
retrouvez sans défense devant la réalité, face à une situation contre
laquelle vous ne pouvez rien faire. Cette impuissance face au danger
est extrêmement angoissante.
C'est pourquoi beaucoup d'individus dans cette situation auront
tendance à accepter un discours leur expliquant que ceux qui tombent au
chômage l'ont bien cherché. Voilà une explication qui protège, même si
ce n'est qu’imaginaire, fantasmatique. Si je me dis «celui qui me
ressemble tant est au chômage car il l'a cherché», je regagne un
pouvoir imaginaire sur ce qui m'arrive. Si je travaille bien, tout ira
bien. Ça me laisse «quelque chose à faire» face à la fatalité.
Ce type de rationalité se retrouve aussi chez les chômeurs
eux-mêmes. Je citerai l'exemple d'une chômeuse à qui je demande, en
entretien : «Et si quelqu'un vous prouvait que le chômage est un
phénomène collectif et que vous n'y êtes pour rien, qu'en penseriez
vous ?» Elle de me répondre : «Alors là, ça serait une catastrophe. Si
je ne suis pas coupable, alors ça veut dire que je peux rien y faire».
Nous avons ici un parfait exemple de rationalité fantasmatique. Le
raisonnement de cette personne est parfaitement logique, implacable,
même. Si elle accepte de se sentir responsable de sa situation, alors
elle peut croire pouvoir faire quelque chose. Malheureusement, il reste
un décalage entre le fantasme, le souhait, et la réalité. Assumer cette
pseudo-culpabilité n'aidera en rien cette personne à retrouver un
emploi.
L'irruption du bouc émissaire
Sur le plan collectif, les raisonnements obéissent bien souvent aux
mêmes nécessités fantasmatiques. L'être humain a avant tout besoin de
sens, particulièrement dans les situations d'incertitude ou de crise.
Il existe toujours un décalage entre nos représentations du monde et la
réalité de ce monde. Le monde ne nous obéit pas, il nous surprend, nous
blesse et nous déçoit. Or le moyen le plus économique de régler ce
décalage anxiogène est ce que l'anthropologue René Girard appelle le
«bouc émissaire».
Comment cela se déroule-t-il ? Prenons l'exemple du chômage. Des
millions de personnes sont structurées sur la «valeur travail» et sur
la conviction que, «quand on travaille, on est récompensé». Or, la
réalité contredit ce postulat. Des millions de personnes sont poussées
dans le chômage ou le sous-emploi.
La «rationalité de la raison» nous pousse à admettre que notre
système social échoue à assurer un travail pour tous alors qu'il fait
de ce travail la pierre angulaire de l'identité sociale. Il semble donc
évident que notre société doit réformer sa représentation du travail,
améliorer les solidarités avec les victimes du sous-emploi, réfléchir à
un partage du travail, par exemple. Mais pour penser tout cela, il faut
comprendre la situation globale, avoir le recul nécessaire pour
comprendre que la situation est collective, avoir la culture de lutte
collective qui permette d'espérer un changement social.
A défaut de ces «ressources», l'explication la plus simple, la plus
rassurante est la suivante : «Il y a du boulot pour tout le monde, ceux
qui sont au chômage l'ont bien cherché». Tant qu'on n'est pas touché
par le phénomène, cette explication rassure. De plus, l'exemple de la
chômeuse que je cite montre que, même pour les victimes du phénomène,
l'acceptation de ce discours offre une explication à leur situation.
Le problème social qui cause l'angoisse est assigné à des «boucs
émissaires». Ce chômage si inquiétant et qui laisse sans défense, il
est en fait la conséquence d'une minorité déviante, bien identifiable.
Les premiers, pour continuer avec l'exemple du chômage, à avoir compris
la puissance de ce type de discours sont bien entendu les Nazis. «Trois
millions de juifs, trois millions de chômeurs, la solution est simple»,
disait Hitler. Pour l'Allemand désespéré des années 30, le monde
reprenait sens. La fatalité qui l'avait poussé à la ruine portait à
présent un visage, celui du Juif qui complotait dans les caves à la
destruction de la civilisation. La rhétorique actuelle du chômage est
cousine de la rhétorique nazie, sans nul doute possible : elle se base
sur les mêmes prémisses, mais au lieu de désigner les juifs, elle
désigne les «fainéants» (ce que les Nazis faisaient aussi, les camps de
concentration étant censés «rééduquer au travail»).
Une fois des coupables désignés (fussent-ils imaginaires, la
rationalité fantasmatique ne s'en soucie guère), le monde redevient
enfin cohérent, car c'est bien la cohérence que les individus en crise
recherchent à tout prix. Ce phénomène peut être observé au quotidien.
Combien de fois avons-nous fait un faux mouvement qui nous a fait nous
cogner, par exemple dans une porte, avant de crier spontanément :
«saleté de porte» ? Face à la surprise de la douleur, le fait de
fantasmatiquement doter la porte d'intention mauvaises et de pouvoirs
néfastes nous permet d'accepter la situation. Parfois, nous croyons
tellement à notre fiction que nous donnons un coup de pied vengeur dans
ladite porte, ce qui défoule. Le comportement des personnes en crise
qui accusent les chômeurs n'est pas foncièrement différent.
La réconfortante pensée conformiste
Notons que la chômeuse que j'ai interviewée elle-même expliquait sa
situation par «quelque chose» en elle qui posait problème. Elle se
construisait, à l'intérieur d'elle-même, son propre bouc émissaire.
Tout cela pour montrer à quel point soupçonner le machiavélisme de ceux
qui croient en ce type de discours est naïf et inexact.
En fait, l'esprit humain bascule, quand il est face à des
phénomènes angoissants qu'il ne peut expliquer, vers ce que
j'appellerai la «pensée conformiste». Pensée conformiste, car elle veut
que le monde soit conforme à ce qu'elle prétend, et elle y arrive par
des dispositifs rhétoriques stéréotypés qui sont, à ma connaissance, au
nombre de trois. Ces dispositifs permettent de tout expliquer à peu de
frais.
Dispositif un, le sophisme. Un postulat (A) s'appuie sur un
postulat (B), qui lui-même s'appuie sur le postulat (A). Exemple :
quand on cherche vraiment du travail (A), on en trouve (B), et on en
trouve (B) quand on en a vraiment cherché (A). Si on ne trouve pas,
c'est qu'on n'a pas bien cherché, le raisonnement est imparable...
Ce type de raisonnement se retrouve dans tous les proverbes ou
maximes conformistes : Quand on veut (A), on peut (B); on n'a (A) que
ce qu'on mérite (B)...
Dispositif deux, la fausse dialectique. Derrière ces grands
mots se cache un type de raisonnement assez simple. Reprenons l'exemple
du chômage. On postule que, quand on cherche vraiment du travail, on en
trouve. Or, la réalité contredit régulièrement ce postulat. La fausse
dialectique va régler cette contradiction en expliquant que si ce
qu'elle prédit ne se produit pas, c'est qu'on n'a pas encore assez
appliqué sa logique. Ici, par exemple, la fausse dialectique consistera
à prétendre que, si on n'a pas encore trouvé de travail, c'est qu'on
n'a pas encore assez bien cherché. Du coup, toute contradiction entre
ce discours et la réalité est facilement explicable.
Autre exemple de fausse dialectique, le discours de répression de
la délinquance : on punit plus, et pourtant, il y a des récidivistes
(donc des gens que la punition n'a pas amendés, ce qui prouve l'échec
de la répression). Qu'à cela ne tienne : si des gens récidivent encore,
ce n'est pas que la logique punitive n'est pas efficace, c'est qu'elle
n'est pas encore assez appliquée, sinon, elle marcherait. Là encore, ce
discours résout d'office toutes les contradictions, il a toujours
raison.
Dispositif trois, la désignation d'un bouc émissaire. Le
phénomène problématique s'explique par la nature malfaisante de
certains ennemis du corps social. Certains sont chômeurs car ils sont
«fainéants» ou «inemployables». D'ailleurs, ces gens sont des
«fraudeurs» voire, d'après une banderole à succès qui, sur ce point
précis n'a provoqué aucune réaction, des pédophiles. La vraisemblance
de l'accusation n'a aucune importance.
La délinquance est due aux «multi-récidivistes». Ces gens ne sont
pas problématiques en tant que coupables d'un crime. Ils sont
naturellement dangereux, et le crime n'est que la manifestation de leur
nature problématique. C'est tout à fait le postulat de la loi Dati sur
la «rétention de sûreté» qui permet d'enfermer des personnes une fois
leur peine purgée. Cette «philosophie» de la peine rompt clairement
avec la conception de l'Etat de droit, qui veut qu'on juge un coupable
d'après son acte et non d'après son être. La «rétention de sûreté»
n'est pas une invention de Rachida Dati, c'était une des pierres
angulaires de la machine de répression nazie (les internés dans les
camps de concentration l'étaient pour «raisons de sûreté»). Mais tout
cela n'est pas inquiétant, bien entendu.
Avec ces trois dispositifs, aisément repérables, la pensée
conformiste a réponse à tout. C'est précisément son objet : la
cohérence absolue dans un monde incertain et angoissant.
Le défi humaniste
Pour se débarrasser de cette pensée infernale, il n'y a pas d'autre
choix que de proposer sans relâche des explications alternatives, avec
patience (car les esprits conformistes sont avant tout en crise) et
avec beaucoup d'espoir, car ces satanés discours sont incroyablement
cohérents et impossibles à contredire.
C'est ça, le défi qui nous est posé, à nous autres humanistes,
depuis Hitler : réussir à convaincre des gens de se débarrasser de
cette pensée dangereuse. Mais cela ne peut se faire avec des leçons de
morale. On ne soigne pas un paranoïaque en l'accusant d'être
paranoïaque. Nous sommes mis en demeure, pour citer approximativement
Lautréamont, d’«enseigner la vertu, plutôt que de punir le vice».
Renaud TARLET
... dont le précieux commentaire d'article (Haro sur les chômeurs) a été emprunté à Plume de Presse, le blog de notre ami Olivier Bonnet. |
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